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Les reliures de création de Florent Rousseau1998-2008


La rétrospective que consacre la Bibliotheca Wittockiana aux reliures de Florent Rousseau permet de parcourir une décennie de créations ponctuée par ses recherches sur la structure de la matiÚre, et éclaire la richesse de son univers.



En 1998, Florent Rousseau expose Ă  la BibliothĂšque historique de la Ville de Paris ses dix premiĂšres annĂ©es de crĂ©ation sous le titre « L’envers du dĂ©cor Â», avec l’envie de rĂ©itĂ©rer dix ans plus tard. Pari tenu, grĂące Ă  la Bibliotheca Wittockiana qui prĂ©sente un choix de cent vingt-trois reliures rĂ©alisĂ©es entre 1998 et 2008.
À l’époque de sa premiĂšre grande exposition (1988-1998), la reliure française Ă©tait dans une phase de renouveau, notamment dans le traitement du corps d’ouvrage. Cette pĂ©riode tĂ©moigne des recherches approfondies menĂ©es par Florent Rousseau – et par d’autres relieurs, chacun Ă  sa maniĂšre â€“avec, parmi les objectifs, celui de trouver des systĂšmes de couture ou d’assemblage qui donnent une plus grande souplesse au livre. Rompant avec les canons classiques, ils ont mis Ă  l’honneur les structures croisĂ©es, japonaises, Ă  plats rapportĂ©s, etc., qui permettent une bien meilleure ouverture du livre.
Toutefois, Ă  la suite de cette exposition, il s’aperçoit que ses clients prĂ©fĂšrent chez lui, non pas cette nouvelle approche, mais ses reliures plus traditionnelles : « Les bibliophiles sont peu nombreux Ă  avoir suivi les relieurs dans ces recherches Â» affirme Florent Rousseau, leur goĂ»t les conduisant peut-ĂȘtre Ă  privilĂ©gier avant tout la fonction de protection comme critĂšre d’une reliure achevĂ©e. Les volumes conservĂ©s dans leur bibliothĂšque depuis parfois plusieurs siĂšcles tĂ©moignent Ă  la fois des qualitĂ©s techniques et esthĂ©tiques des reliures, ainsi que de leur pĂ©rennitĂ©. « La technicitĂ© propre aux plats rigides traditionnels est intĂ©ressante et offre au volume une longĂ©vitĂ© que – par manque de recul â€“ on n’est pas sĂ»r de pouvoir assurer avec les structures souples Ă  couture apparente, explique Florent Rousseau, la mode du “tout structure“ est, me semble-t-il, en train de passer. On le constate lorsqu’on visite des expositions, ces ouvrages-lĂ  sont moins nombreux qu’il y a quelques annĂ©es. Â»

Un nouvel essor
AprĂšs avoir largement explorĂ© et approfondi ces techniques de reliure, Florent Rousseau a souhaitĂ© revenir vers le procĂ©dĂ© traditionnel de la passure en carton et consacrer ses expĂ©rimentations au dĂ©cor, c’est-Ă -dire au travail des matiĂšres, des structures de dĂ©cor et non plus des structures de reliure : « J’ai vu qu’à travers la reliure dite classique, on pouvait aussi aborder des recherches nouvelles sur le dĂ©cor. Revenir Ă  un corps d’ouvrage classique, solide, permet de se consacrer uniquement au dĂ©cor des plats, puisqu’on n’a pas le souci esthĂ©tique des structures. Â» Et le titre redevient important, comme Ă©lĂ©ment architecturant le dĂ©cor, alors que bien souvent avec une structure souple, il est secondaire, voire inexistant.
NĂ©anmoins, Florent Rousseau conserve de cette pĂ©riode une technique mise au point par Martine MĂ©lin qui reprĂ©sente une Ă©volution fondamentale concernant la plaçure : un systĂšme d’onglets rapportĂ©s cousus, qui permet de rĂ©soudre le problĂšme de l’ouverture du livre, rĂ©duite en reliure classique puisque les plats sont directement solidaires du dos.


Interpréter le livre
Cet ancien diplĂŽmĂ© de l’Union des Arts dĂ©coratifs en reliure et dorure, qui enseigne le dĂ©cor Ă  l’Atelier des Arts appliquĂ©s du VĂ©sinet depuis 1987, conçoit son mĂ©tier comme une mise en danger de soi-mĂȘme. AprĂšs avoir lu le livre, observĂ© les gravures le cas Ă©chĂ©ant, la typographie, le papier, en tenant compte de la spĂ©cificitĂ© de l’auteur et de son univers, il s’approprie l’ensemble de ces Ă©lĂ©ments pour produire une interprĂ©tation toute personnelle. Elle illustre son style propre
 qui se caractĂ©rise par la variĂ©tĂ©. La reliure de crĂ©ation minimaliste ne l’intĂ©resse pas : « C’est une non-interprĂ©tation. Autant rĂ©aliser une reliure jansĂ©niste ! Â» dĂ©clare Florent Rousseau. Un livre consensuel, une piĂšce jolie mais qui n’apporterait rien Ă  l’histoire de la reliure, ni Ă  celle de l’art n’a, Ă  ses yeux, pas de raison d’ĂȘtre.
Avant de commencer Ă  travailler, il a en tĂȘte le dĂ©cor achevĂ© et ne rĂ©alise jamais de maquette. Toutefois, la dĂ©couverte de nouvelles pistes en cours de rĂ©alisation le font parfois changer de cap. C’est d’ailleurs pourquoi il lui arrive de faire attendre le livre plusieurs mois mais, souvent, revient Ă  l’idĂ©e de dĂ©part. Reste Ă  trouver les chemins pour y parvenir.
Florent Rousseau n’emploie jamais un matĂ©riau sans le transformer pour crĂ©er une nouvelle matiĂšre. Il aime modifier les Ă©lĂ©ments de base — cuir et papier â€“ en fonction de son inspiration et, pour parvenir Ă  ses fins, rĂ©alise de nombreux essais. Il cite volontiers Jean de Gonet comme Ă©tant un prĂ©curseur dans ce domaine : « Il est parmi les plus grands, car il est constamment novateur. Il fait des recherches sur les matĂ©riaux et met au point des techniques avant les autres (par exemple le pochoir). Il a Ă©tĂ© l’un des premiers Ă  travailler sur des peaux naturelles, Ă  teindre ses cuirs. C’est un chef de file, il a lancĂ© des idĂ©es qui sont devenues des modes. Â»
À partir d’un concept graphique, Florent Rousseau effectue ses recherches de matiĂšres ; une technique de base lui permet de dĂ©velopper une trĂšs vaste palette. Il expĂ©rimente, met en scĂšne et en valeur les matĂ©riaux, les rend « vivants Â», que ce soit par teinture, application, empreinte
 Toutefois, il affirme : « Je n’aime pas les dĂ©clinaisons. Il m’arrive d’employer certaines techniques plusieurs fois, mais dans des contextes diffĂ©rents et avec un travail qui fait oublier que c’est le mĂȘme procĂ©dĂ© ; j’ajoute un plus Ă  chaque fois. J’aime Ă©tonner et m’imposer des challenges pour voir si je suis capable de les rĂ©aliser. Â»


Percer les secrets de la matiĂšre
Dans l’urgence de l’exploration des techniques, des motifs, des couleurs, des assemblages, Florent Rousseau apprivoise la matiĂšre, la fait sienne et joue des effets de contrastes – matitĂ©, brillance, incrustation, relief. L’expĂ©rience de cette recherche est pour lui systĂ©matique. Puis il rĂ©flĂ©chit Ă  la structure de son dĂ©cor et Ă  la maniĂšre d’ordonnancer ses diffĂ©rentes composantes. Il prĂ©fĂšre partir d’un cuir brut pour mieux le transformer : « Au lieu d’acheter du galuchat, j’achĂšte une peau simple, l’estampe moi-mĂȘme et la “transforme” en galuchat. Tous les problĂšmes techniques liĂ©s Ă  cette peau de poisson (par exemple, le fait qu’on ne peut pas faire de coiffe), je ne les rencontrerai pas car je serai parti d’une peau souple. Â» Ainsi sur Corps du roi de Pierre Michon [p.69], le cuir – un buffle estampĂ© de petits grains â€“ est teint puis dĂ©colorĂ© « façon galuchat Â», avant de recevoir des bandes mosaĂŻquĂ©es. Ou une « façon lĂ©zard Â» sur Lointain pour tout Ă  l’heure de Jean Ramallo [p.73] imprimĂ©e sur un plein cuir en vachette.
Certains relieurs sont rĂ©servĂ©s Ă  l’idĂ©e d’intervenir sur des matiĂšres chĂšres et prĂ©cieuses comme le box. Florent Rousseau montre, Ă  travers ses crĂ©ations, que ce trĂšs beau cuir, retravaillĂ©, peut donner des effets inattendus : « Le contraste est parfois trĂšs intĂ©ressant. Utiliser le box tel que n’apporte rien Ă  mes yeux, cela a dĂ©jĂ  Ă©tĂ© fait. C’est l’étude de la matiĂšre, voir jusqu’oĂč je peux aller qui me fascine. Â» Ainsi il rabote le cuir, lĂ©gĂšrement sur Flux et reflux de Michel Butor [p. 34] avant de le disposer en bandes verticales sĂ©parĂ©es par endroit de mosaĂŻques, plus en profondeur sur Le ThĂ©Ăątre de SĂ©raphin d’Antonin Artaud dont la peau est rabotĂ©e partiellement cĂŽtĂ© fleur et, aprĂšs couvrure, de nouveau scalpĂ©e par endroits. Il le dĂ©glace et le ponce aprĂšs couvrure sur La lĂ©gende de Novgorode de Blaise Cendrars [p.47] et ajoute sur chaque plat un texte manuscrit Ă  l’encre blanche qu’il met en valeur grĂące Ă  deux mosaĂŻques en box collĂ©es Ă  cheval sur le pat et le contre-plat.
La technique de l’empreinte offre des combinaisons quasi infinies aux rendus admirables grĂące Ă  l’imagination fĂ©conde de Florent Rousseau. Sur Zoologon de Michel Seuphor illustrĂ© par Germaine de Coster [p.17 Cat.], le dĂ©cor est rĂ©alisĂ© par empreinte de paille de fer (mise sous presse sur cuir teint humide). Les lettres du titre, composĂ©es de films de couleurs, ont Ă©tĂ© appliquĂ©es avant la pose des fils mĂ©talliques. Pour L’illusion hĂ©roĂŻque de Tito Bassi d’Henri de RĂ©gnier [p.15], le relieur a teintĂ© le plein veau en vert, avant de l’estamper Ă  la plaque avec des motifs de roses Art dĂ©co. Il a ensuite rĂ©aquarellĂ© chaque rose en fonction des couleurs des gravures.
Estampage et intervention de l’aquarelle Ă©galement pour Pierres rĂ©flĂ©chies de Roger Caillois [p.22] illustrĂ© par Christiane Vielle. La peau de couvrure, du reptile, est rabotĂ©e, une cinquantaine de morceaux de cuir sont reteints en noir, puis estampĂ©s et aquarellĂ©s avant d’ĂȘtre incrustĂ©s suivant le plan dĂ©coratif. Le traitement de ce volume est intĂ©ressant Ă  comparer avec celui mis en Ɠuvre sur le mĂȘme titre, illustrĂ© cette fois par Raoul Ubac [p.35] : un estampage ton sur ton formant une composition de mosaĂŻques, qui produit un effet particuliĂšrement Ă©lĂ©gant.
Il Ă©tudie les effets de lumiĂšre produits par l’encre typographique et, sur la peau, joue des contrastes brillance-matitĂ©, comme sur Les CharitĂ©s d’Alcippe de Marguerite Yourcenar [p.49] ou sur Elle lui dirait dans l’üle de Françoise Xenakis [p.87]. Pour le premier, sur un plein cuir en box rouge, il incruste plusieurs formes en box poncĂ© et estampĂ© d’encres dans diffĂ©rents tons de rouge. Pour le second, il utilise un peigne pour estamper le plein cuir en veau gris d’encre typographique noire, le tout rehaussĂ© au pinceau de petites touches de couleurs acryliques.
Si les techniques ne sont pas trĂšs nombreuses, la maniĂšre dont Florent Rousseau en use rend compte de l’imbrication totale de ses prĂ©occupations esthĂ©tiques avec sa volontĂ© d’explorer toutes les ressources de la matiĂšre. Ajoutant ici un « ingrĂ©dient Â» inattendu, lĂ  une couleur, un motif, ou encore un traitement spĂ©cifique du cuir ou du papier, il parvient Ă  crĂ©er des ambiances tour Ă  tour feutrĂ©es, raffinĂ©es, gaies, chamarrĂ©es, obscures ou Ă©nigmatiques.

La passion du papier
Il a rĂ©cemment consacrĂ© un ouvrage entier, Les DĂ©cors en papier de Florent Rousseau (Ă©ditions Faton), Ă  sa passion pour ce matĂ©riau ancestral, sous toutes ses formes. Papier de soie, calque, Kraft froissĂ©, « tous les papiers peuvent donner de beaux dĂ©cors Â»â€Š Ă  partir du moment oĂč il les marque de son intervention –  teinture, ponçage, etc. â€“ pour en modifier jusqu’à la substance. Il l’utilise aussi bien en incrustation que pour rĂ©aliser des pleins. Les pages de magazines qu’il incise en leur donnant la forme adĂ©quate pour former son dĂ©cor deviennent des pochoirs aux motifs inĂ©dits, avec lesquels il teinte le cuir pour faire naĂźtre un paysage, comme sur (Saulsaie ???Merci d’indiquer la rĂ©fĂ©rence complĂšte. A-t-on une reproduction ?). Pour Comment j’ai Ă©crit certains de mes livres de Raymond Roussel [p.19 cat.], il compose ses papiers de magazines qu’il colore et ponce, puis ajoute des dĂ©tails mettant en valeur l’ensemble, comme deux appendices sphĂ©riques en carte recouverte de buffle, appliquĂ©s en gouttiĂšre : une coquetterie esthĂ©tique pour allĂ©ger visuellement l’importante Ă©paisseur du livre. De mĂȘme, la dĂ©composition du titre au dos sur quatre Ă©tiquettes en buffle Ă  chants teintĂ©s Ă©quilibre-t-elle le large dos.
Florent Rousseau parvient Ă  employer les diffĂ©rents papiers, de sorte Ă  crĂ©er des effets de matiĂšres insoupçonnĂ©s. Le dĂ©cor d’Ineffable vide [cat. p.30] d’Henri Michaud, composĂ© d’empreintes et de collages de papiers complĂ©tĂ©s par des impressions de roulettes Ă  l’encre typographique bleu-vert sur plein cuir en veau marron, provoque une sensation mĂȘlĂ©e d’opacitĂ© et d’étrangetĂ©.
Au centre de chaque plat de box mauve de Coples [p.60] de P.-J. Toulet, un rectangle, dont le prolongement est dĂ©glacĂ© puis cirĂ©, accueille un collage de papiers de soie qui ouvre comme une fenĂȘtre sur un paysage imaginaire. Autres impressions avec le papier de soie de la composition presque figurative de La ComĂ©die des Ă©checs de Charles Dobsynski [p. 64], marouflĂ© par superposition sur le plein cuir veau aprĂšs couvrure avant de poncer et cirer l’ensemble. Ou le volume d’Octave Mirbeau, Le ComĂ©dien par un journaliste, [p.62] qui prĂ©sente un contrecollage de papier de soie prĂ©alablement teint dans une gamme de brun-roux sur un cuir en dĂ©gradĂ©s de mĂȘme tonalitĂ©.
Florent Rousseau n’oublie pas, dans son laboratoire d’idĂ©es, le tissu : incrustation, sur un plein cuir en veau bleu marine, d’une composition piquĂ©e sur tissu de CĂ©cile Dachary pour L’Instant dĂ©cousu de Bernard NoĂ«l [p.79] ; rubans d’organza multicolores collĂ©s sur les deux plats et les contre-plats de Novembre de Gustave Flaubert [p.81].
Pour Florent Rousseau, chaque livre a une histoire. Il ne travaille pas par sĂ©rie, et s’il aime dĂ©cliner un matĂ©riau, il ne le fait que trois ou quatre fois au maximum puis se lance dans d’autres recherches, souvent simultanĂ©ment car il travaille sur plusieurs livres en mĂȘme temps.
Avec les reliure souples, on ne faisait souvent plus titrer les ouvrages. Or, dans ce retour vers un certain classicisme dans la structure, le titre reprend ses droits. Ici, sur Victoire sans victoire d’AndrĂ© Velter illustrĂ© par Alain Bar [p.23], le titre devient un Ă©lĂ©ment graphique qui prend part Ă  l’architecture du dĂ©cor, soulignĂ© par le contraste de l’ocre rouge sur le plein cuir en veau noir. Les deux mots « victoire Â», placĂ©s au-dessus et en dessous du dĂ©cor proprement dit, Ă©quilibrent la composition. Le premier « victoire Â» est Ă©clatant, toutefois, le second alerte immĂ©diatement le lecteur par la prĂ©sence de quatre petites lettres – Â« sans Â» â€“ qui viennent s’immiscer et comme ternir cette « victoire Â».

L’art de la suggestion
Depuis plusieurs siĂšcles, le livre n’a plus besoin d’ĂȘtre reliĂ© par un artisan pour ĂȘtre vendu, lu, manipulĂ©. Il a son existence propre. Dans le cas du livre d’artiste, l’auteur, le graveur, le typographe considĂšrent le livre achevĂ©, sans l’intervention du relieur. « Cela peut paraĂźtre un peu prĂ©tentieux de passer aprĂšs les plus grands artistes
 et sans leur consentement ! Â» s’exclame Florent Rousseau. LĂ , plusieurs possibilitĂ©s s’offrent Ă  l’artisan : rĂ©aliser un dĂ©cor au pied de la lettre, directement inspirĂ© du travail de l’artiste, s’en Ă©loigner totalement pour Ă©viter de paraphraser, ou livrer sa propre interprĂ©tation de cette association, c’est-Ă -dire partir de l’effet que produit sur le relieur – au mĂȘme titre que sur n’importe quel lecteur â€“ la visualisation du texte composĂ© et illustrĂ©. Florent Rousseau est, le plus souvent, partisan de cette derniĂšre posture : « Le relieur doit ĂȘtre modeste, suggĂ©rer sans dĂ©montrer, s’effacer tout en mettant en valeur l’intĂ©rieur du livre. Être relieur est un choix qui n’est pas celui d’ĂȘtre artiste. Il ne faut pas confondre. Sinon autant s’exprimer sur une toile blanche. Â»
Pour lui, la reliure est un prolongement du livre et ne doit pas choquer par rapport au contenu. D’ailleurs, le relieur tient en gĂ©nĂ©ral compte des illustrations du livre sur lequel il travaille, comme on le voit, par exemple, sur le dĂ©cor de La TraversĂ©e des images [p.50] de Maurice Benhamou dont les plats prĂ©sentent une empreinte en creux inspirĂ©e des lithographies de Colette DeblĂ©. NĂ©anmoins, il arrive qu’il les juge inappropriĂ©es, en dĂ©calage ou sans objet par rapport Ă  l’ouvrage. Il doit alors revenir vers le texte et crĂ©er son propre espace d’interprĂ©tation. Lorsque texte et illustrations sont – Ă  ses yeux â€“ en accord parfait, il se laisse guider par ce qu’ils lui inspirent. « J’ai eu l’occasion, se rappelle Florent Rousseau, de concevoir le dĂ©cor d’un Don Quichotte illustrĂ© par Dali, cela provoque une certaine transe ! Allais-je ĂȘtre Ă  la hauteur ? Je me suis alors demandĂ© ce qu’aurait fait Dali s’il avait rĂ©alisĂ© le dĂ©cor Â». Florent Rousseau dĂ©cide de prolonger (modestement !) le geste trĂšs libre du MaĂźtre : il peint le cuir de couvrure, du veau, avec des couleurs aquarelles dans les tons des gravures. Puis il dĂ©coupe la peau en bandes de largeurs diffĂ©rentes qu’il assemble sur chaque plat, en prenant soin de laisser apparent un interstice colorĂ© en noir entre chaque bande, qui met en relief la verticalitĂ© de la composition.
« Il ne faut pas oublier le client, ajoute Florent Rousseau. Notre rĂŽle est de suggĂ©rer pour donner envie d’ouvrir le livre. Le choix du dĂ©cor doit ĂȘtre une Ă©vidence, une parfaite adĂ©quation avec le contenu. Â» Sur RĂȘve d’une petite fille qui voulait entrer au Carmel de Max Ernst, il retient l’idĂ©e du Carmel pour son dĂ©cor et Ă©voque la foi en collant, au bord de chaque plat sur son plein cuir en chĂšvre imprimĂ©e, l’ébauche d’une croix. Rien de dĂ©monstratif, une certaine confidentialitĂ© qui confine au mystĂšre, l’absence de titre n’offrant d’autre alternative que d’ouvrir le livre pour entrer dans les pages.


La reliure, expression artistique
Comme l’indique l’expression « artisanat d’art Â», le travail du relieur se situe Ă  la frontiĂšre entre savoir-faire technique et expression artistique. Florent Rousseau adopte une position claire sur le sujet : « Nous avons choisi d’ĂȘtre relieur et non artiste. Nous sommes avant tout des artisans. Cependant, je me suis aperçu qu’à travers la reliure, on pouvait s’exprimer artistiquement. Â» Les courants, dans le domaine des beaux-arts notamment, influencent probablement, de maniĂšre indirecte, l’inspiration du relieur : « En voyant des Ɠuvres, tout au long de la vie, on emmagasine des images qu’on retranscrit par la suite. Peut-ĂȘtre que Soulages m’influence, comme Rothko que j’aime pour son goĂ»t des couleurs ; j’ai moi-mĂȘme un penchant pour les tonalitĂ©s vives. Mais le cadre d’expression – le livre â€“ est radicalement diffĂ©rent de celui de la toile. Nous devons nous en tenir Ă  un format (sauf Knoderer qui le dĂ©passe !) et Ă  notre devoir de conservation. Le relieur est un messager. Â»

De nouveaux bibliophiles
Pour Florent Rousseau, il existe une gĂ©nĂ©ration de jeunes bibliophiles qui s’intĂ©resse progressivement Ă  la reliure de crĂ©ation : « Les nouveaux bibliophiles qui sont mes clients sont venus d’abord pour des reliures courantes (demi-coins, plein cuir). Puis ils voient que je fais de la reliure de crĂ©ation. J’aime leur montrer que je peux leur proposer un bradel papier, mais aussi rĂ©aliser un dĂ©cor avec ce papier. Â» Puis, ces collectionneurs se rendent Ă  des expositions, rencontrent d’autres relieurs et d’autres façons de faire. « Ma dĂ©marche n’est pas d’avoir des clients en exclusivitĂ©, mais je suis heureux de faire dĂ©couvrir la reliure de crĂ©ation Â», explique-t-il. De mĂȘme qu’il travaille avec des acheteurs aux univers trĂšs variĂ©s (certains sont spĂ©cialistes d’un auteur, d’un genre, d’une pĂ©riode), Florent Rousseau ne s’enferme pas dans un style. Son travail tĂ©moigne de la grande variĂ©tĂ© de son inspiration et il prĂ©fĂšre utiliser des techniques tout Ă  fait diffĂ©rentes pour un mĂȘme client, Ă  chaque fois que celui-ci lui apporte un ouvrage.
Le cercle des bibliophiles Ă©tant nĂ©anmoins restreint, la difficultĂ© pour le relieur d’aujourd’hui est d’avoir un nombre d’acheteurs suffisant. Florent Rousseau dĂ©clare que les ventes Ă  Drouot apportent plus de clients que les expositions. Mais il prĂ©conise aussi de participer Ă  celles-ci car les catalogues circulent beaucoup et permettent de se faire connaĂźtre. D’autres moyens sont Ă  trouver pour promouvoir la reliure de crĂ©ation. C’est l’un des objectifs de l’association APPAR, dont il est prĂ©sident, comme il le fut durant une dizaine d’annĂ©es d’Air neuf : « Je crois beaucoup au livre clef en main tel qu’on le propose lors du salon Page, qui se tient chaque annĂ©e au mois de novembre Ă  Paris. Â» C’est l’exact inverse de la dĂ©marche habituelle qui conduit le bibliophile chez le relieur pour que celui-ci travaille sur le livre qu’il lui apporte. Ici, le livre est dĂ©jĂ  reliĂ© et son prix affichĂ©. On peut donc, dans une attitude trĂšs actuelle, cĂ©der au coup de cƓur, Ă  l’achat « coup de foudre Â», qui se pratique dans beaucoup d’autres domaines.
Florent Rousseau aime le dĂ©fi, la difficultĂ© et les accidents de la matiĂšre. Recherches techniques et questionnements esthĂ©tiques sont chez lui indissociables : « Il y a beaucoup d’impulsions qui se combinent lorsque je travaille et ce qui m’intĂ©resse c’est d’éprouver une sensation d’aboutissement complet, de tisser le mieux possible plusieurs brins de pensĂ©e, de sens, d’émotion, pour privilĂ©gier le tout. [
] Il faut savoir se lancer Ă  corps perdu dans l’inconnu, faire que ces matĂ©riaux inertes, longuement choisis, se mettent Ă  parler, avec une force expressive dont on peut difficilement trouver d’équivalents. Â»



Les reliures de création de Florent Rousseau1998-2008

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